La reptation du diplomate

 

« Qui veut devenir dragon doit d’abord manger beaucoup de petits serpents »

Proverbe chinois

 

Décidément, l’Islande gagne à être connue. Il ya quelque temps, alors qu’on redoutait que le pays des geysers ne devienne une Grèce où en plus d’être démuni on se gèle les roustons, Reykjavik envoyait bouler ses créanciers et plantait une bonne vieille gousse d’ail dans la gueule des vampires de la finance. Campagne électorale oblige, on ne nous donne depuis qu’avec la plus prudente parcimonie des nouvelles de la Grèce (sinon pour nous faire peur), de l’Espagne (pour ne pas donner d’idées aux pyromanes qui n’attendent pas les élections pour se faire entendre) et encore moins de l’Islande. Pensez donc, un pays où l’on allonge la durée d’indemnisation de l’assurance-chômage, où l’on taille dans les budgets militaires plutôt que dans l’éducation, et où l’opprobre couvre ceux qui eurent le déshonneur de faire profession du racket en costume trois-pièces ne peut être qu’un repaire de sauvages hirsutes et sanguinaires de la même trempe que ceux qui dévastèrent la Normandie au Moyen-Age. Genre casque à cornes et chatouilleux de la sacramaxe, en quelque sorte.

Cette semaine, l’Islande recevait la visite du Premier Ministre chinois, Wen Jiabao, parce que même si on a envoyé les margoulins se faire voir  chez les Grecs, il faut bien vivre. Au menu, négociations pour l’entrée de la Chine au Conseil de l’Arctique, visite sur divers sites naturels (M. Wen est géologue de formation), et causette autour de l’énergie géothermique, l’Islande possédant la deuxième plus grande centrale du nom au pied du volcan Hengill. Bref, diplomatie et juteux contrats, la routine. Mais comme le disait à peu près une candidate malheureuse à la magistrature suprême, c’est au pied du volcan qu’on mesure la bravitude. En effet, surprise et consternation, Mme Sigurdardottir, la première ministre islandaise, a eu le temps de causer des droits de l’Homme avec son homologue chinois! Pendant des années, on a envoyé Raffarin et tous nos représentants en centrales nucléaires et trains à grande vitesse en Chine, on a posé des lapins au dalaï-lama pour ne pas vexer nos partenaires commerciaux, on a fayoté à qui mieux mieux pour que Pékin nous rachète des bouts de dette, et les droits de l’Homme, on les effleurait avec une pudeur de jouvencelle après le pousse-café en se promettant d’en causer la prochaine fois.

Plusieurs manifestants s’étaient d’ailleurs réunis à Reykjavik pour protester contre la répression à l’encontre des Tibétains et des adeptes du Falun Gong. Mme Sigurdardottir a soulevé l’importance que revetent les droits fondamentaux pour les Islandais, et a proposé à la Chine l’aide de son pays pour favoriser l’égalité des sexes dans l’Empire du Milieu. Elle s’est même déclarée confiante dans la bonne volonté de son interlocuteur pour mener à bien les réformes nécessaires. Bon, on n’est pas né de la dernière pluie de cendres de l’Eyjafjallajökull, et on sait que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, à plus forte raison quand on se fait des petites gâteries oratoires après avoir signé un joli contrat, un peu comme on aime tout le monde quand à l’issue d’un repas de famille on a bien mangé bien bu la peau du ventre bien tendue. On se doute que Wen Jiabao, en rentrant de son périple scandinave, ne va pas soudainement libéraliser le port de la boule à zéro et du peignoir orange et mettre Bouddha entre le marteau et la faucille. On pense bien que le référendum d’initiative populaire, même dans un pays réputé communiste (je dis bien réputé car la république de Chine est aussi communiste que je suis Siddharta), n’est pas à l’ordre du jour, et que les prémices des lendemains qui chantent sont du même tonneau que les prémisses des épilogues diplomatiques.

Néanmoins, les autorités islandaises ont eu le mérite d’en parler, et de donner une exposition publique au sujet en présence d’un dignitaire du Parti, ce que bien peu de diplomates ont osé faire jusqu’à présent. M. Wen est-il vraiment de bonne volonté, et s’est-il permis de donner un accord de principe alors qu’en Chine on peut finir enchristé pour des actes bien moins téméraires? Etait-il simplement satisfait d’avoir obtenu un strapontin au Conseil de l’Arctique, et  subséquemment un oeil sur les réserves d’hydrocarbures qui stagnent sous les pattes des ours et des pingouins en pensant « hop là je te félicite pour tes centrales thermiques, je veux la même chez moi, et hop là j’ai fait un trou dans la calotte glaciaire et j’ai trouvé plein de pétrole, dommage madame Sigurmachin, je te prendrai tes radiateurs quand j’aurai plus de fuel »? Je n’en ai absolument aucune idée, la fourberie étant à la diplomatie ce que le diesel est à la bagnole, je ne serais pas autrement surpris si Wen se payait la fiole de Mme Sigurdardottir ; mais comme je suis bonne pâte, j’ai aussi envie de croire que les Chinois, si tous les dirigeants se montraient aussi insolents que notre amie, ne sont pas irrémédiablement condamnés à crever dans des horribles cités de 40 millions d’habitants polluées par du pétrole qui était si bien sous terre.

Juste pour remplir mon quota d’un millier de mots par chronique, je précise qu’il fut long et laborieux d’écrire Sigurdardottir à chaque paragraphe, malgré mon profond respect pour Johanna (c’est son petit nom). Aussi la nommerai-je désormais fille (dottir en islandais) de Sigurd, du nom du bonhomme qui tua le méchant dragon Fafnir dans les sagas islandaises. Pour le même prix, vous avez une anecdote culturelle, une métaphore de la lutte contre la répression, et une conclusion de bon aloi. Ne me remerciez pas, c’est de la diplomatie.

 

 

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