Jolie saison pour une révolution

 

« C’est que le pouvoir est maudit et c’est pour ça que je suis anarchiste »

Louise Michel

 

Demain c’est le printemps et qui dit printemps dit révolution. Quand on parle de révolution à un croquant quelconque, on court le risque de se faire qualifier d’utopiste, d’idéaliste voire même d’anarchiste séditieux. Un patron d’assurances dont j’ai oublié le nom (et dont je me contrefous) disait même que quand on est pas de gauche à vingt ans, c’est qu’on n’a pas de coeur, et quand on est pas de droite à quarante c’est qu’on n’a pas de cerveau. C’est que l’idée est subtile, et a du mal à entrer dans le ciboulot étroit du bourgeois dont la seule velléité de changement est de payer moins d’impôts et de rouler à 170 km/h sur l’autoroute.

Pourtant, il y a bien des gens qui pensent qu’une société sans pouvoir n’est pas une idée plus absurde que Thierry Roland sans Jean-Michel Larqué. Pas plus tard qu’hier, Jean-Luc Mélenchon a réuni près de 100000 personnes sur la place de la Bastille, autour de l’idée de reprendre la Bastille et au son du cri du peuple, du nom du quotidien communard de Jules Vallès. Justement, c’était hier l’anniversaire du soulèvement qui a provoqué la Commune de Paris, et on trouve étrange l’idée du Front de Gauche de mélanger la révolution française de 1789 qui était une révolte de la classe moyenne (ou bourgeoise comme dit Marx) et les insurgés populaires de 1871, et de tenter l’association contre-nature du drapeau bleu blanc rouge et du drapeau noir. Avant la Commune, il y avait aussi eu 1848, qui a fini dans le sang et la répression comme à chaque fois que le pouvoir claque du fessier pour ses privilèges. On se demande un peu où Méluche veut en venir, mais ne boudons pas notre plaisir, un rassemblement qui réunit plus que les meetings du Bourget et de Villepinte sur des idées de gauche, ça soulage en ces temps d’austérité obligatoire et de clôtures des frontières.

Plus près de nous, et toujours au printemps, il y a eu mai 68, et plus généralement les sixties qui furent la dernière vague globale de révolte, une vague nourrie de créativité intense, de volonté de changements radicaux, où l’art est descendu dans la rue, une vraie bouffée de vie où l’on cherchait d’autres horizons que l’alternative entre la dictature des marchés financiers ou la dictature du prolétariat, et où au lieu de rogner des miettes du festin infâme on demandait le droit de devenir ce que l’on est. D’où ma petite défiance à l’encontre de Mélenchon: certes, il a ravivé les mânes du PC, mais quand on se souvient de la lâcheté du Parti et de la CGT en 1968, on trouve son mélange de civisme et d’anarchisme un peu saumâtre. Reste qu’encore aujourd’hui, mai 68 est le pire cauchemar de la droite, et c’est ainsi qu’un président qui se veut le nouveau tout petit père des peuples s’était promis de liquider l’héritage du printemps joli, pour répandre sa logorrhée fascisante enrobée dans du papier toilette tricolore.

Puisqu’il commence à faire beau, et que les premiers bourgeons vont éclore, traversons la Méditerrannée. Pas pour draguer les harkis qui hésitent à renouveler leur abonnement au FN comme le fait Sarkozy, mais pour nous remémorer le printemps arabe qui fête sans joie sa première bougie. En Egypte, la place Tahrir ne désemplit pas malgré le départ de Moubarak, en Libye Kadhafi a cassé sa pipe mais le CNT tarde à lâcher le pouvoir, en Syrie le printemps risque de durer encore plusieurs hivers. L’accusation est facile, mais il est vrai que la France, qui se veut être la Patrie des Droits de l’Homme alors qu’elle a souvent du mal à les défendre sur son propre territoire, ne rechigne pas à équiper les dictateurs en matériel de surveillance et en armement, et puis les affaires sont les affaires, et si on ne le fait pas le chômage, les délocalisations, l’immigration sans frein, et patati et patata. Et puis Total et Areva ne trouvent pas le pétrole et l’uranium sous le sabot des chevaux. Par contre pour aider les insurgés, désolé on n’a pas la technologie nécessaire. On a déjà du mal à informer sur ce qui se passe hors de nos frontières, mais faut dire qu’il y avait du foot à la télé hier.

La preuve: en ce moment au Maroc, dans la ville de Taza pour être précis, la police fait de son mieux pour éteindre les ferments de révolte. A ma connaissance, seuls le site du NPA et le journal belge « Le Soir » en ont parlé. Une association de jeunes diplômés a organisé un sit-in pour protester contre le chômage et la hausse brutale des factures d’énergie qui touche le quartier de Koucha (qui avait déjà manifesté en décembre pour les mêmes raisons). Après d’âpres négociations pour investir la préfecture, un policier aurait blessé une femme enceinte, ce qui a entraîné une flambée de violence. Les manifestants ont tenté d’empêcher l’accès de leur quartier à la police, qui a forcé les barrages en lançant des véhicules sur la foule. A l’heure actuelle, la répression aurait fait une victime et les blessés ne vont pas à l’hôpital (déjà bondé) pour éviter les arrestations, dont on connaît la délicatesse et la justice, au Maroc comme en France.

Toujours au Maroc, et sauf erreur de ma part, le sit-in organisé à la mémoire d’Amina Filali, la jeune fille qui s’est suicidé après avoir été forcée d’épouser son violeur, a rencontré peu d’écho. Près de 200 personnes se sont mobilisées devant le Parlement marocain pour réclamer l’abrogation de l’article 475 qui dispose que « lorsqu’une mineure nubile ainsi enlevée ou détournée a épousé son ravisseur, celui-ci ne peut être poursuivi que sur la plainte des personnes ayant qualité pour demander l’annulation du mariage et ne peut être condamné qu’après que cette annulation du mariage a été prononcée ». Pourquoi en parle t-on si peu? On a peur de faire que l’électorat se rende compte que l’étranger n’est pas plus barbare que le Français moyen, trop moyen? Ou on craint que les idées libertaires, ou simplement égalitaristes ne se répandent?

Bon sinon, pour vous remonter le moral, vous pouvez toujours aller voir le très beau « Indignados » de Tony Gatlif. Si ça ne vous donne pas envie de mettre des pavés dans les urnes, vous n’avez peut-être ni coeur ni cerveau, et alors vous êtes déjà morts.

 

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