Le quatrième Evangile selon Jean-Claude

Bonnat01

En ce weekend pascal, de nombreux croyants sont en proie au doute. En effet, dans l’abondant courrier que je reçois quotidiennement, entre diverses invitations à des collaborations artistiques de haute volée et  demandes en mariage de lectrices éblouies par ma prose, deux questions théologiques reviennent de façon lancinante. La première est: laquelle choisir entre toutes les Pâques qui s’offrent à nous tout au long de l’année? La variété chrétienne, orthodoxe, juive, copte, que sais-je encore? A cette légitime interrogation, je répondrai en quelques mots. Bien que n’étant adepte d’aucune des sectes citées, j’ai pour habitude de fêter tous les nouvels ans (c’est plus joli que nouveaux ans) que le calendrier propose. Le russe, le chinois, le maya, le chrétien, tous me sont autant d’occasions de réveillonner sans  trêve et de me faire des ami(e)s de multiples cultures. Célébrez donc toutes les Pâques qu’il vous plaira, Dieu qui aime les fayots ne saura vous en tenir rigueur quand votre âme s’élèvera là où elle est censée s’élever.

La deuxième question que me posent ces braves gens dont la ferveur n’a point encore étouffé la curiosité est la suivante: mais que diable a bien pu faire Jésus entre le moment où on l’a crucifié et le moment où il a ressuscité? La Bible est plus qu’évasive sur le sujet, en se contentant d’affirmer que le fils du Patron est allé faire un tour au royaume des morts, sans donner plus de détails sur l’excursion. Or figurez-vous que ce matin, comme tout un chacun, je suis allé chercher mes oeufs de Pâques dans le jardin de mon immense propriété. J’arpentais à cheval les quelques hectares d’icelle en compagnie d’une douzaine de setters irlandais pour attraper ce rapace de lapin de Pâques afin de savoir d’où il tire tout ce chocolat. Au bout de huit heures de galop, j’arrivais au mitan de mon jardin et décidai d’observer une pause pour faire souffler mes bêtes.

Soudain, j’eus une vision. Un lutin avec des oreilles de bouc chevauchait un ornythorinque à toute berzingue, et me passa juste sous le nez. J’eus tôt fait d’attraper l’importun au lasso. Le petit salopard allait provoquer une éruption volcanique sur ma propriété. Il implora ma clémence et me promit de me donner un secret bien gardé en échange de ma magnanimité. C’est ainsi que je suis en mesure de vous révéler ce texte majeur, qui à n’en pas douter devrait établir une bonne fois pour toute la vérité sur le mystère qui nous occupe.

 » […] La sonnette retentit à l’entrée du royaume des cieux. En effet, St Pierre n’avait pas encore été nommé concierge du Paradis, et Dieu devait aller répondre lui-même à la porte. Comme Judas était lui aussi encore en-bas, Dieu ne pouvait pas non plus regarder à travers Judas pour savoir si c’était un importun ou une bonne surprise. Dieu ralluma son cigare, ferma son peignoir et se dirigea vers la porte en se grattant le bide.

– Qui c’est? tonna le tout-puissant.

– C’est le facteur, répondit une petite voix de l’autre côté de la porte.

– Je sais que c’est le facteur, je suis omniscient. Ouah, l’autre, eh, pour qui y se prend? Et qu’est-ce qu’y veut?

– J’ai un colis pour Monsieur Dieu.

– Je sais que t’as un colis, j’ai le don d’ubiquité, je te vois derrière la porte.

Dieu apparut derrière le facteur, fit un « coucou » au préposé en ricanant de sa blague. Il signa le récépissé puis s’empara du colis.

– Ca doit être l’âme du p’tit. Dites-donc, les gars, on l’a crucifié hier soir, vous êtes pas des rapides!

– Ah ben ça, fit le facteur, fallait l’affranchir correctement.

Dieu regagna son fauteuil, posa le colis sur la table basse et déballa précautionneusement le paquet. Jésus en sortit furax.

– Non mais c’est quoi ce bordel, là? J’envoie Judas m’acheter pour trente deniers de weed, voilà t’y pas que les condés débarquent chez moi et me collent sur deux planches de cèdre comme un vulgaire tableau sur un mur? Alors c’est ça la justice divine? Non mais oh daron, t’as forcé sur la camomille là, tu me renvoies en bas et fissa, hein!

Dieu lui colla une gifle et lui planta un cigare dans la bouche. Puis il tourna son Mac vers le prophète.

– Observe attentivement, gamin. Regarde tes copains les apôtres en bas. Ils couinent comme des madeleines en se demandant où tu es. Je t’ai envoyé racheter les péchés de l’humanité, est-ce que l’humanité a cessé de pécher? Que dalle! Tu te fais crucifier, ils sont déjà en train de chercher un nouveau prophète.

La sonnerie retentit encore.

– Qui c’est? hurla Dieu

– C’est le facteur. Encore un colis pour Monsieur Dieu.

– Bordel de moi mais c’est pas vrai.

Le Seigneur prit le colis et le jeta à Jésus.

– Bon, où en étais-je? Ah oui: j’ai inventé un concept du feu de moi: la résurrection. Tu retournes en bas dans trois jours, tout le monde fait la fête, tu dis bien à tout le monde que tu as vu la vie après la mort, et c’est reparti comme en quarante.

– Comme en quoi?

– Tu peux pas comprendre, tu verras dans mille neuf cent trente ans et quelques, si Grégoire et Julien se mettent d’accord sur le calendrier.

– C’est qui Grégoire et..

– Ta gueule! Donc tous les ans à pareille date, on célèbrera ta résurrection et on bouffera un agneau en famille. J’ai jamais pu saquer ces bestioles, je me demande pourquoi je les ai créées.

Jésus défit le colis qui venait d’arriver. L’âme de Judas, qui venait de se pendre, en sortit.

– Cool, mec, fit Jésus. T’as ma beuh?

– Tranquille, répondit Judas. Par contre j’ai plus de feuilles

– T’inquiète, envoie la cargaison, je nous roule un stick. Tiens, le daron vient de me dire qu’il pouvait pas encadrer les agneaux. Agneau, stick, agneau, stick, agnostique, oh putain excellent, je la note pour mon prochain spectacle […] »

A l’évidence, chers croyants dans l’expectative, il ressort de cet évangile que pendant ces trois jours, Jésus n’a rien glandé, ce qui explique pourquoi la Bible n’en parle pas. A l’heure qu’il est, mes setters irlandais sont en train de se repaître de ce petit enfoiré de lutin, et je rentre paisiblement chez moi à dos d’ornythorinque. Je n’ai pas trouvé le lapin, et en plus je n’aime pas le chocolat.

Mais j’espère tout de même avoir soulagé votre fiévreuse inquiétude.

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