En attendant le changement

 

« Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement »

Bouddha

 

Exception faite des irréductibles réactionnaires nostalgiques d’un âge d’or qui n’existe que dans leur esprit, tout le monde veut du changement à un moment ou à un autre. Qui n’a jamais rêvé de lever l’ancre vers des pays lointains pour changer d’air (ou même « partir pour partir » comme dit Baudelaire), qui n’a jamais eu envie de troquer sa condition de salarié étouffant d’ennui pour embrasser une carrière artistique, ou plus prosaïquement qui n’a jamais souhaité arrêter arrêter de fumer pour se mettre à courir comme un lapin et retrouver le précieux odorat qui lui permettra en ville d’enfin distinguer le diesel du sans plomb? Qui n’a essayé de se défaire des Prince de LU pour se mettre aux Pépitos au chocolat au lait? Juste pour le goût du risque, pour ne plus avoir l’impression d’être une machine auto-programmée et ramollie par trop d’habitudes qui serrent le kiki comme un pantalon trop petit?

La plus grande difficulté quand on veut changer, c’est savoir vers quoi on veut tendre et diriger sa volonté, et avec quelle force se défaire des anciennes habitudes sans tout casser. Par exemple, en 1789, quand les valeureux révolutionnaires ont voulu faire table rase des vieilles lunes féodales, ils ont aussi aboli la liberté de réunion et ont jeté l’opprobre sur les parlers régionaux dans un élan d’égalitarisme qui tendait par trop vers l’uniformisation, ce dont n’a pas manqué de profité la Terreur quelques années plus tard. D’ailleurs puisqu’on parle de particularités régionales, digressons juste un instant. Tout d’abord pour préciser que le fait que je déplore la disparition des langues régionales n’est en rien une apologie du régionalisme identitaire, les frontières étant faites pour être repoussées et abolies et pas pour être réduites aux limites d’un hypothétique âge d’or comme précisé plus haut. Ensuite pour rappeler que l’un des premiers changements que j’attends de notre nouveau président est qu’il abolisse enfin le Concordat de 1801 qui a encore cours en Alsace et en Moselle. Ce traité que Napoléon avait imposé au Pape avait pour objet de « fonctionnariser » les curés pour asseoir l’autorité de l’Empereur. En ces temps de crise, cela fera faire une substantielle économie à nos caisses publiques. Et pas de risque pour notre glorieux régime de Sécurité Sociale qui date lui de Brunswick, à l’époque où Alsace et Moselle étaient prussiennes, et qui est en plus largement bénéficiaire.

Revenons à nos moutons qui veulent plaquer Panurge pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Le changement, c’est l’une des grandes promesses de la politique. Mitterrand voulait « changer la vie » (quel beau slogan!), Nicolas Sarkozy avait sa « rupture » et a affirmé avoir changé suffisament de fois pour éveiller des soupçons de schizophrénie, et désormais Hollande nous rappelle que le changement c’est maintenant. C’est en théorie l’une des différences fondamentales entre la gauche et la droite. La droite tend parfois à associer l’idée de France à ce changement, en prétendant éhontément que si la France va bien tout va bien, et que si les entreprises paient moins de charges, l’emploi reviendra comme l’hirondelle au printemps. C’est doublement faux: un pays peut  se porter très bien économiquement sans que toute sa population en profite (comme le Qatar qui affiche un gros PIB par habitant alors que 98% de sa population crève de faim, c’est ce que révèle la courbe de Lorenz en économie), et d’autre part les baisses de charge ne créent pratiquement aucun emploi. Et il y a d’autres perspectives que le travail, la famille et la patrie pour mener une vie heureuse. On entend souvent les réactionnaires affirmer que l’époque manque de « repères », sans se demander si les carcans idéologiques sont toujours valides. Soyons honnêtes: la gauche aussi, quand elle se met en quête de crédibilité et de respectabilité anonne les mêmes clichés sans étendre l’analyse.

Toutefois, et toujours en théorie parce que les lignes ne sont plus aussi claires depuis que le pôle magnétique de la politique se déplace vers la droite, la gauche ne professe pas que l’intérêt de la collectivité  est supérieur a celui de l’individu mais que la collectivité est au service de l’individu par le biais de la mutualisation des moyens. La République, qui répétons le encore n’est pas la France, doit garantir l’égalité aux droits, à l’éducation et aux soins, en plus des droits régaliens comme la sécurité. Et de fait, elle doit garantir la possibilité d’exercer sa liberté, dont le droit de changer, de prendre des chemins de traverse, d’être autre chose que le triptyque producteur/reproducteur/consommateur. Certes, la réalité est un peu plus complexe, mais globalement le principe fonctionne: demandez aux électeurs algériens s’ils espèrent quoi que ce soit des législatives et s’ils entretiennent l’espoir de « changer la vie », vous verrez que je ne fais pas que philosopher dans la choucroute.

Il faut maintenant se demander ce qu’on va mettre dans le changement. S’agira t-il comme je le crains de changements rigoureusement marginaux, qui dans le meilleur des cas vont réduire légèrement la misère (ce qui serait déjà bien), améliorer un tantinet le pouvoir d’achat, apaiser les tensions de ceux qui s’en sortiront, et ne porteront pour tout espoir de changement qu’une énième duplication du même système en tout juste moins brutal? Bien sûr toute amélioration est bonne à prendre, et je ne jette pas encore l’anathème sur un gouvernement socialiste qui n’a même pas commencé à travailler, mais à aucun moment dans la campagne je n’ai entendu parler d’éducation, de santé ou de culture, ce qui ne laisse pas de m’inquiéter. Sera t-il permis d’espérer qu’un tant soit peu de créativité soit insufflée à la politique, que des nouvelles pistes et des pratiques nouvelles voient jour, qu’un autre modèle de société émerge? Demandez cette fois aux électeurs grecs qui ont porté des néonazis au Parlement comment ils envisagent le changement quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l’esprit en proie aux longs ennuis (et aux estomacs creux), comme disait encore Baudelaire qui s’y connaissait en spleen, en misère, et hélas en racisme.

Quoiqu’il advienne, on peut aussi penser que les projets politiques, malgré leur prééminence sur nos conditions de vie, ne sont pas l’alpha et l’oméga de l’existence, et que le changement est d’abord est question d’imagination et de volonté individuelle. Plutôt que d’attendre une hypothétique révolution, commencer par faire la révolution sur et pour soi-même.

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