Leclerc veut vendre du bonheur

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Depuis quelques jours, les scandales liés à la malbouffe se multiplient, de la viande de cheval dans les lasagnes au retour des farines animales dans la poiscaille. Parallèlement, on se rend compte que notre glorieux système de protection sociale part en capilotade: on refuse une mère dans une maternité faute de place, un chômeur qui trouvait l’hiver trop rigoureux s’immole devant Pôle Emploi, on expulse des enfants et des vieillards de la cantine ou de la maison de retraite quand ils ne peuvent plus payer leur redevance, etc…

Bref, on se rend compte chaque jour que les Français se paupérisent à vitesse grand V, sous le regard interdit de leurs dirigeants qui affirment qu’ils voudraient bien mais qu’ils ne peuvent point. Notez bien que j’ai écrit que les Français se paupérisent, parce que la France est encore un pays riche, merci pour elle, mais les centrales nucléaires, l’euro et l’Ayraultport (tiens, on n’en entend plus parler de celui-ci) über alles.

Pendant que les ruines de la prospérité passée tombent comme la météorite sur le coin de la gueule du moujik, l’enseigne de grande distribution Leclerc se pique de velléités sociales, et lance une grande campagne du pub pour prendre le pauvre con de prolo à témoin de l’injustice du système. Leclerc, comme ses collègues de la distribution, a déjà fait de son mieux pour écraser ses fournisseurs et pour contribuer au triomphe de la côte de boeuf maigrelette et de la tomate fluorescente, mais ce n’est pas encore assez. Désormais, Leclerc voudrait retirer aux pharmaciens le monopole de la vente des médicaments non remboursés par la Sécurité Sociale. Si la règlementation sur la vente de médicaments était moins tatillonne, nous dit Michel-Edouard, on pourrait laisser la concurrence agir sur le prix des cachetons, et tous les Français qui trimballent leurs caddies dans nos allées retrouveraient la santé et la prospérité. Croyez-le ou non, mais Leclerc nous vend de l’espérance de vie, et du bonheur en cubis de cinq litres.

Et de lancer des messages qui sauront toucher au cœur la victime de jambes lourdes et le malheureux qui voit chuter ses cheveux. Exemple: les docteurs en pharmacie n’ont pas le droit de prescrire des médicaments, et c’est pour ça que vous êtes pauvre et arthritique ma bonne dame. Ben non monsieur Leclerc, les docteurs en pharmacie ne prescrivent pas de médicaments. Rappelle-toi l’affaire de la pilule de troisième génération et de Diane qui ne soigne pas l’acné mais qui pète leur sale gueule à ces cons d’ovules. Les pharmaciens, les vrais, font un peu la gueule parce qu’ils y tiennent à leurs médicaments non remboursés (les experts de la Haute Autorité de la Santé disent pudiquement: « dont le bénéfice médical n’est pas avéré »). Mais même eux, qui sont pourtant une variété féroce de l’épicier près de ses sous, reconnaissent que chacun son boulot, et les vaches et les chevaux seront bien gardés. Certains s’en sont assez ému pour saisir les tribunaux et demander le retrait de la campagne de pub.

Mais pour être un peu plus sérieux, ce n’est pas la règlementation du médicament et de la médecine en général qui empêche tout un chacun d’avoir accès aux soins, d’ailleurs la mafia pharmacologique de Servier et Bayer ne s’en plaint pas plus que ça. Pour en rester aux médicaments, le système absurde des brevets contribue à la cherté des médicaments, et c’est bien pour ça que la Sécu invite les malades à privilégier les génériques. Ensuite, on peut parler de la pingrerie de certains médecins, en particulier des spécialistes, qui pratiquent le dépassement d’honoraires avec plus de gourmandise que d’autres quand ils s’enfilent des BigMac, ou qui refusent les bénéficiaires de la CMU au mépris du serment d’Hippocrate qu’ils ont prêté avec le même enthousiasme que Leclerc quand il vend du bio. A côté de ces bons Esculape, une bonne partie du personnel médical se tue à la tâche pour un salaire indécent dans des établissements où le déficit a été sciemment organisé pour faire la part belle aux cliniques privées, notamment par le biais de la T2A et du fumeux plan Bachelot.

Si la santé est aussi chère, c’est aussi avec l’assentiment et la complicité des pouvoirs publics. Outre les mesures citées plus haut, les gouvernements qui se sont succédés n’ont rien trouvé de mieux que de dérembourser à tout va, d’instaurer franchises et participations forfaitaires, de repousser l’âge de la retraite et de stigmatiser les assistés en accusant la Sécu d’être perpétuellement à découvert. Sauf que la Sécu (toutes branches confondues) gère un budget supérieur à celui de l’Etat et n’a qu’un petit déficit d’à peine une quinzaine de milliards d’euros. Si l’Etat était aussi bien géré que la Sécu, on aurait encore notre triple A, et on ne serait pas obligé d’aller faire des papouilles à Mme Merkel tous les quatre matins. Et on ne cesse de le répéter dans ces lignes, mais c’est toujours bon de le rappeler: les seules « politiques de l’emploi » pratiquées dans ce pays, à l’exception des 35 heures qui auraient été un bienfait si elles avaient été menées jusqu’à leur terme, sont des baisses de cotisations, inutiles, improductives, et qui manquent dans les caisses de l’assurance maladie et de l’assurance retraite. On parle de « responsabiliser » l’assuré en faisant de son existence une version sadique de Koh-Lanta.

On laisse Leclerc et ses amis financiariser l’économie et détruire le travail, parce que les grandes surfaces sont foncièrement des banques qui vendent leur camelote à perte et qui ne produisent que dalle. Une fois que les requins ont fait leur œuvre, on dit au con de prolo qui aimerait bien faire soigner ce début de tuberculose qui lui pique la gorge : »faut faire des sacrifices, bonhomme, faut bosser plus longtemps, enfin si t’as du boulot, et un jour ça finira par payer ». Sauf que les sacrifices ne paient jamais, et que depuis le tournant libéral pris dans les années soixante-dix, la situation n’a fait qu’empirer. Et un jour ou l’autre, Leclerc aura ce qu’il veut, toujours grâce à l’excuse magique, « on ne peut pas faire autrement ». Quoi qu’il en soit, le Pape peut aller sucrer les fraises, l’esprit de sa secte est toujours bien là.

On ricane de l’affaire Findus, et des bouts de canasson retrouvés dans les lasagnes. Je vous laisse deviner ce qu’on trouvera dans les médicaments low-cost vendus chez Leclerc, dans un rayon qui sera sans doute tendrement nommé « bien-être », « mieux-vivre », ou « soigner son cancer par les racines de magnolia de l’Ile de Pâques ».

 

 

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