Du divorce chez le greffier

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Il était six heures du matin quand Francis s’éveilla. Il pensa qu’il lui restait une bonne heure avant que le réveil ne retentisse, mais il préféra se lever et anticiper la première humiliation de la journée. Il s’étira en arc de triomphe et se rendit à petit pas graciles vers la salle de bains.

Tout en  satisfaisant ses besoins naturels, il médita brièvement sur l’absurdité de commencer une journée de travail alors qu’il faisait encore nuit. Puis il pensa en ricanant que si les humains pouvaient produire des étrons d’une dimension proportionnelle à ceux des chats, leurs colombins mesureraient près de soixante centimètres. Et qu’ils feraient moins les fiers, juste parce qu’ils savent se tenir sur leurs deux pattes arrières.

Francis méprisait profondément les bipèdes. Autrefois les chats et les humains s’entendaient bien. Dans l’Égypte ancienne, les félins étaient encore l’objet d’un culte, et Bastet, la chatte primordiale, fille de Râ et d’Amon, représentait à la fois la joie au foyer, la musique, et ses congénères à coussinets. Puis vint le Moyen-Age, l’époque maudite où le chat était considéré comme l’auxiliaire chafouin de la sorcière, l’ambassadeur griffu du diable, et où il devait répondre en justice de son existence, à cause d’une bande d’illuminés qui répandait l’amour de Dieu en dressant des bûchers. Quoiqu’il s’offusquait fréquemment de l’omniprésence des chats roux à la télévision et sur les emballages de croquettes, Francis eut une pensée émue pour les chats noirs et la sulfureuse réputation qu’on leur a éhontément accolée.

L’époque moderne n’a guère été plus tendre avec les chats. Outre le camouflet de la stérilisation infligé à nombre de membres de l’espèce, beaucoup de chats au chômage devaient encore vendre leur honneur et leur fierté en travaillant comme tigre de salon, ronronnant hypocritement, se souillant le dessous de la queue dans du sable bas de gamme, et se nourrissant d’immondes croquettes toutes sèches chez des gens pas encore acquis à la cause de la libération féline.

Francis avait réussi à échapper à ce sort avilissant. Depuis que Christiane Taubira avait confié la dissolution des mariages aux greffiers, il gagnait correctement sa vie, vivait dans son propre appartement, et choisissait lui-même sa pâtée au supermarché. En outre, il avait conservé l’intégrité de son appareil génital et comme il était beau chat il ne négligeait pas, à l’occasion, ramener une chatte en son foyer. Et il devait admettre que c’était une belle revanche pour son espèce de défaire ce que l’Église catholique avait initié.

Après sa toilette, qu’il faisait toujours à l’ancienne en se léchant les pattes et en se les passant sur la tête, il prit son petit-déjeuner qui consistait en un café et une biscotte au Sheba. Puis il ouvrit la fenêtre et décida de se rendre à son travail en passant par les toits, car les chats n’avaient toujours pas le droit de passer le permis de conduire.

Il arriva un peu en avance au greffe du tribunal et en profita pour compulser les dossiers du jour. Que des histoires d’adultère, de disputes sur le partage des biens et des enfants, que des futilités qu’il avait le plus grand mal à concevoir. Si les bipèdes se contentaient de se reproduire pendant les périodes de chaleur et abandonnaient leurs petits une fois sevrés, la Justice ne croulerait pas tant sous les dossiers et la société ne s’en porterait pas plus mal.

L’adjointe de Francis entra dans son bureau, et le gratta derrière les oreilles. Francis ronronna et décrivit des cercles autour de sa secrétaire, puis il se reprit et sauta sur le bureau.

« Pas maintenant, Georgette, on pourrait nous voir et les rumeurs iraient bon train. Faites entrer les premiers justiciables. »

Un duo d’avocats investit le bureau, suivi par un couple d’une trentaine d’années.

Francis relut le contrat de mariage, et demanda aux ex-époux s’ils contestaient les termes de la convention qui prévoyait un partage équitable des biens acquis au cours de l’hyménée. A part quelques broutilles purement matérielles sur lesquelles les avocats s’entendirent rapidement, le divorce fut prestement conclu et Francis put appliquer sa griffe sur le livret de famille et entériner la décision.

Les dossiers et les ex-couples se succédèrent ainsi toute la journée. Francis désunit ainsi à marche forcée des binômes de tous milieux sociaux et de toutes orientations sexuelles. Certains étaient même trop orientés sexuellement à son goût. En fin de journée, il eut les pires difficultés à réprimer un miaulement de rage et un bon coup de griffes dans la gueule à l’encontre de jeunes gens qui se déchiraient pour la garde d’un chaton, comme s’il s’était agi d’un objet comme une télévision à écran plat ou une bagnole.

Puis, aux alentours de dix-sept heures, Francis referma la porte derrière les derniers anciens amants de la journée. Il se servit un verre de lait agrémenté d’une larme de Chivas, et alluma un cigare. Il se dit à part lui qu’on aurait aussi bien fait d’envoyer tout ce petit monde chez le vétérinaire pour les empêcher de se reproduire.

Après quoi, il sauta sur les genoux de Georgette et se mit à ronronner bruyamment cependant qu’elle lui flattait la croupe et se répandait en compliment sur la douceur de son poil.

« Francis, tu m’aimes? fit l’assistante

– Ouais, répondit  le greffier de façon lapidaire en se roulant sur le dos pour que Georgette lui gratte le ventre.

– Et tu comptes m’épouser un jour?

Francis leva les yeux vers le portrait de Christiane Taubira qui ornait le mur derrière son bureau.

– Un jour, Georgette, les greffiers pourront être juges. Un jour. »

 

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